Quand Rodin cherche Balzac

Raphaëlle Frémont

Raphaëlle Frémont

L'autrice de cette histoire, Raphaëlle Frémont, est conférencière à la Réunion des musées nationaux – Grand Palais.

Musée Balzac à Saché

* * * 

Vous pouvez me dire ce que vous voulez, je reste !
D’abord, le parc est absolument charmant. Et très reposant. Quant au logis, il est exquis, bien sûr. Certes les fenêtres ne sont pas aussi grandes que dans mon hôtel Biron, mais la décoration y est délicieuse.

« M... m... monsieur Rodin... »

Quoi ? Je ne partirai pas. Il est là, alors moi aussi.

« Mais monsieur Rodin, vous ne pouvez plus sculpter... »

Quoi ? Parce qu’Honoré de Balzac est mort ? Je le sais bien qu’il est mort ! Mais ici j’ai toute l’inspiration qu’il m’aurait fallu, en 1891, quand Zola et la Société des gens de lettres m’ont commandé sa sculpture. Et je vous rappelle qu’il était déjà mort depuis plus de quarante ans déjà !
Tenez, regardez, ici je peux souper avec lui et discuter de ses dernières avancées dans le Père Goriot ou le Lys dans la vallée, il y a même ses couverts et ses lampes à pétrole en faïences raffinées. Oui, je soupe avec un mort, moi, parfaitement ! Je peux le sentir, écouter le bruit de ses puissantes mâchoires broyant un bon rôti, discuter du poêle qui est tombé en panne l’hiver dernier et rire avec lui ! Voyez, je peux deviner le poids de son corps à l’empreinte que ses fesses ont laissé sur la chaise...
Et ici, mademoiselle... enfin j’imagine que vous êtes une demoiselle ? Peu m’importe à vrai dire ! Regardez donc par ici, vous ne l’entendez pas nous lire le dernier extrait de ses Illusions perdues au coin du feu ? Pourtant nous tendons tous l’oreille, même ceux qui jouent à la table du fond... Sa voix grave prend racine dans ce ventre, dans sa rondeur, qui doit être à la hauteur du personnage !
Et puis ce bureau dans sa chambre, près de la fenêtre... ne me dites pas qu’il n’est pas ici, sa plume est encore là, son écriture aussi ! Vous auriez deviné que ses lettres étaient aussi fines, aussi gracieuses, venant d’un homme aussi massif ? C’est ça que j’ai tant peiné à saisir. La subtilité, la vivacité de son intelligence dans ce physique si lourd...
Vous le voyez bien, ce château est hanté par ses caricatures ! Mais personne pour réussir à le saisir comme je l’ai fait. Personne pour le réussir comme moi seul peux encore le réussir ! Personne !

« Mais... »

Ah non, il n’y a pas de mais qui tienne ! Tenez, venez voir mes esquisses, mes essais. Mes Balzac. Ne sont-ils pas incroyables ? Puissants ? Ne sont-ils pas lui ? L’auteur de la Comédie humaine ne pouvait être qu’un humain ! Je l’ai mis nu, j’ai enduit son manteau de plâtre, j’ai même mis ses vêtements sur un voiturier du coin pour le toucher, le palper, trouver ses formes et sa vérité...
Il me hante, comprenez-vous ! Je dois le trouver ! Ils n’ont pas compris ma sculpture. Ils n’ont pas vu le génie drapé dans son imagination ! Vous le voyez, vous, ce manteau autour de lui qui efface ses contours pour mieux saisir sa puissance ?

« Mais, enfin, monsieur Rodin, regardez vos mains, essayez de prendre vos outils... ou essayez de faire tourner la roue du puits, de tirer la corde, je ne sais pas... vous voyez bien que vous ne pouvez pas... vous êtes mort depuis longtemps maintenant monsieur Rodin, il est temps de cesser de hanter le château de Saché. Même monsieur Balzac a fini par partir, vous savez... »

Une porte claque. L’immense Balzac nu toise les trois visiteurs qui viennent d'entrer dans la salle. Le silence s'installe.

.

Ici, on lit des histoires courtes

Choisissez votre lecture
0