Dans un tableau de Buraglio

Raphaëlle Frémont

Raphaëlle Frémont

L'autrice de cette histoire, Raphaëlle Frémont, est conférencière à la Réunion des musées nationaux – Grand Palais.

Musée des Beaux-Arts de Tours

* * *

Il est presque 7 heures, il faut que j’accélère. Ça fait deux ans que ma société de prestations de services m’a mise dans ce musée, et j’ai déjà eu deux retards ce mois-ci. Je ne dois pas me faire remarquer. Pour une fois, j’ai envie de garder ce boulot. C’est vrai que les horaires ne sont pas faciles, j’ai déjà fini un peu en retard de mon premier contrat du matin, à l’autre bout de Tours, près de l’aéroport. Je me suis réveillée à 4 h 10, mais c’est mon dernier site de la matinée, ouf.

Je préfère quand je suis à l’heure, ça me permet de faire un léger détour par le pont Saint Symphorien, je passe devant le château, c’est plus joli que par le pont Mirabeau.
Je pose mon petit vélo orange dans le parking du personnel, c’est bon, il est 7 h 2. Je souris au spectaculaire cèdre du Liban de la cour, et jette un coup d’œil aux parterres du jardin : le jardinier n’a pas encore mis sa sélection de fleurs du printemps, j’ai hâte ! J’enfile mes gants et entre dans le Musée des Beaux-Arts.

Voilà, je me sens tout de suite plus calme ici. J’aime les parquets, et puis ça me donne l’occasion d’utiliser du vrai cirage. J’adore cette odeur. Mais je dois d’abord vérifier les salles, regarder si des papiers traînent. C’est dingue ce que les visiteurs peuvent laisser tomber comme choses ! Il y a quelque temps, j’ai même trouvé deux doudous d’enfants à trois jours d’intervalle. Mais le plus souvent ce sont les tickets que je retrouve. On est mercredi, je sais que je vais trouver moins de papiers que les autres jours, vu que c’est fermé le mardi. Je parcours rapidement les salles avec mon sac poubelle à la main. Je lève à peine les yeux vers les chefs d’œuvres qui ornent les murs, les dorures des primitifs italiens ne m’empêchent pas de travailler. Je vérifie bien sous les bancs et au pied des statues. Ah, et le manteau de la drôle de cheminée du Salon Louis XIII ! Et je regarde bien sous le bureau du duc de Choiseul, j’y trouve toujours des choses extraordinaires, la dernière fois c’était une boucle d’oreille en argent ! Je me demande si quelqu’un est venu récupérer tous ces trésors à l’accueil...

J’arrive aux salles que j’ai le plus de mal à apprivoiser. L’art contemporain, sur fond blanc. Je n’arrive pas à savoir si j’aime ces œuvres, mais elles m’attirent. Comme ce néon rouge qui clame « NOUS SOMMES HEUREUX ». Je freine un peu et pose mon sac. Une œuvre semble m’appeler, verte et jaune, simple. Puissante.

Je quitte mon corps.

Je deviens le panneau de bois aggloméré, je sens la colle. La main de l’artiste, rêche, qui me caresse, qui rencontre la matière, qui cherche par où commencer. Je deviens le pinceau qui étale, qui recouvre, qui mélange les couleurs. Je deviens l’éclat de peinture blanche qui éclabousse le tout. Je deviens l’attente de la palette qui voudrait devenir plus, dont le destin ne s’arrête pas là, sur la table de l’atelier. Je sens le soleil d’une fin d’après-midi qui me réchauffe, et l’ombre d’un balcon qui se projette sur moi. Elle est froide, sombre. Elle dessine sur moi et progresse, s’allonge en même temps que le soleil se couche. Je capte une lumière dans l’œil de l’architecte qui comprend, vite. Il me saisit, me pose contre le balcon, et d’un pinceau sûr, trace les contours. Noirs. Nets.

Je chancelle un peu et me voilà de retour dans ce corps un peu trop grand qui est le mien. Pfiou, encore. C’est toujours un peu fou ces expériences. C’est pour ça que j’aime autant travailler ici. Ma cousine Zineb, qui a fait des études d’histoire de l’Art, m’a dit que ça s’appelait le syndrome de Stendhal. Ça m’embête, j’ai l’impression que c’est une maladie quand elle en parle comme ça. Moi, j’y connais rien à l’Art. Mais parfois, quand je mets les pieds dans ce musée, je voyage.

Et oui, là, je suis heureuse.

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Ici, on lit des histoires courtes

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