Complot à Chambord

Diane Marnier

Diane Marnier

Château de Chambord

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« Le dais du lit de Sa Majesté est-il arrivé ? » Jérôme est fourrier pour le grand maréchal des logis de François Ier. Il est chargé de meubler les châteaux avant l’arrivée du roi et de ses gens, et de les vider après leur départ. Aujourd’hui, Chambord : élégant mélange de tradition française et d’innovation italienne. Nul ne s’y trompe. Une nuit de décembre 1539, Jérôme a entendu Charles Quint, rival du roi de France, admettre : « j’ai vu ici l’abrégé de ce que pouvait l’industrie humaine. »
Le jeune homme a un rituel : entrer dans la cour, fermer les yeux et avancer jusqu’au donjon. À quelques pas de l’entrée, il ouvre les yeux et contemple le plan en croix qui s’ouvre devant lui. Au centre, le célèbre escalier à double – révolution où les courtisans aiment à badiner, montant et descendant les rampes sans jamais se croiser. On dit que l’astucieuse hélice est l’invention de Léonard de Vinci.
Jérôme se met à la tâche. Les chariots s’agglutinent dans la cour, chargés des meubles nécessaires au séjour de Sa Majesté. Le dais est là. Jérôme s’empresse de gagner la chambre dans l’aile du logis du roi pour l’installer. Afin de conserver la relative chaleur en ce mois de février 1545, des tapisseries ont été accrochées aux murs. Le dressoir et le lit à baldaquin garni de pentes en velours rouge sont déjà là, tout comme les lits d’appoint des fumistes qui entretiendront les cheminées. Le lit du premier gentilhomme de la chambre avec ses délicats mascarons sculptés est aussi en place. Jérôme, espiègle, s’y allonge un instant...
Soudain, il entend des voix résonner dans la salle du roi. Suivant son instinct, il se cache dans l’escalier de service, refermant derrière lui la petite porte en bois. Préoccupé, il n’a même pas jeté un œil à la salamandre sculptée dessus, pourtant sa préférée au château. Son cœur bat si fort qu’il a l’impression qu’on l’entend aux confins des marécages environnants !
Jérôme tend l’oreille. Le timbre soyeux d’une femme lui parvient.
— Sa Majesté arrive demain. Veillez à ce qu’il vienne me voir dans mes appartements dès son arrivée.
— Je ferai de mon mieux, Madame. Mais le roi a des affaires urgentes et il voudra certainement rejoindre d’abord son cabinet de travail.
— Soit. J’attendrai. Assurez-vous qu’on me serve du vin. Et que la fiole de l’apothicaire y ait été versée comme convenu. Il me tarde d’en finir. Je suis lasse des coucheries du roi. Il m’a déjà fallu humilier Françoise de Châteaubriant avec cette histoire de bijoux pour garder sa préférence...
Jérôme reconnaît Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes et le premier gentilhomme de la chambre. Ils veulent tuer le roi !
Le jeune homme se rue dans l’escalier. Au deuxième étage, il court sous le plafond à caissons où sont sculptés les emblèmes royaux. En temps normal, il aurait pris le temps de vérifier leur état. Il sait bien que le tuffeau du Val de Loire résiste mal aux infiltrations d’eau des terrasses. Les salamandres, tantôt crachant de l’eau, tantôt avalant du feu, s’abîment. Mais cette fois, Jérôme dévale la rampe nord de l’escalier central sans s’attarder. Comble de l’ironie, il ne voit pas la duchesse descendre la rampe sud au même instant...
Aux cuisines, déjà sortis des caisses trônent les incontournables de la table royale : la nef où prendront place les couverts du roi, les présentoirs des écuyers tranchants qui serviront les viandes, un panier est même déjà garni des coings dont raffole François Ier. Après avoir trouvé là ce qu’il cherchait, Jérôme rejoint le logis de la duchesse et attend. Après de longues heures, un valet apporte enfin une carafe. Malgré la délicate couleur ambrée du breuvage, une légère odeur d’amande amère trahit le cyanure. Sans hésiter, Jérôme échange la carafe empoisonnée contre celle glanée aux cuisines.
Des pas se font entendre. À peine le fourrier s’est-il caché que la duchesse entre. Elle hume la carafe. Le cœur de Jérôme bat à tout rompre. Son intervention sauvera-t-elle le roi ?

***

Ce séjour fut certes le dernier de François Ier à Chambord. Mais le roi vécut deux ans de plus...
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L'autrice de cette histoire, Diane Marnier, est conférencière à la Réunion des musées nationaux – Grand Palais. © Short Édition
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