Maudite rivalité

Diane Marnier

Diane Marnier

Château de Maintenon

* * *

— Paul ?
— Oui.
— Je dois vous faire un aveu.
— Je vous écoute Alice.
— Je crois que notre mariage est le fruit d’un sortilège.
Ça a commencé comme ça.
Je me présente : Désiré, gardien de nuit au château de Maintenon. Le premier soir, j’ai vu les tableaux prendre vie. Panique. La deuxième nuit, j’étais curieux. Maintenant, je veille sur eux.
J’ai toujours aimé les portraits de Paul, Duc de Noailles, et de son épouse Alice de Rochechouart-Mortemart, dans la salle de billard ; les propriétaires du château au XIXe siècle. Ils ont apporté le confort moderne et les façades néo-gothiques. Paul me fait rire : il essaie d’être naturel alors qu’il porte un mouton mort autour du cou... OK, c’est l’Ordre de la Toison d’or, c’est chic. Alice a des yeux mélancoliques. Vous verriez comme le peintre a rendu la transparence de ses manches !
L’autre jour, pendant ma ronde, j’ai entendu le portrait d’Alice chuchoter. Elle racontait qu’un visiteur était surpris qu’elle, descendante de Madame de Montespan, ait épousé le descendant de Madame de Maintenon. En même temps c’est ironique, vu que les deux femmes se disputaient Louis XIV. Alice, sachant que son aïeule a été soupçonnée de sorcellerie plusieurs fois, s’est demandé si elle n’avait pas ensorcelé le précieux château de sa rivale pour qu’il revienne à une Rochechouart-Mortemart. Elle aurait pu y cacher un objet maudit...
— Dans la gueule des lions du billard ? a proposé Alice.
— Les agents de ménage l’auraient trouvé, a répondu son mari.
La jeune femme s’est tournée vers le fond de son tableau. On y voit l’aqueduc de Maintenon construit par Vauban pour mener les eaux de l’Eure jusqu’à Versailles, et jamais terminé. Alice a soupiré que l’envoûtement pouvait même être là-bas. C’est là qu’on a entendu du tapage dans le grand salon...
Louis XVI était sorti de son portrait. Notez que les habitants des tableaux ne peuvent pas tous en sortir. Ils doivent être peints en pied. Le roi avait laissé sceptre et chapeau avec la couronne derrière lui pour enjamber plus facilement le cadre. Raté : il était trop encombré par son énorme manteau de sacre en hermine. Il a ouvert le secrétaire à cylindre, mais rien n’y était caché. Le roi a poursuivi ses recherches. En passant dans la salle de billard, je l’ai vu saluer la Duchesse Alice. Il est vraiment sympa Louis XVI. Timide, mais sympa !
Dans la bibliothèque, il a fixé les vitrines en poirier noirci. Ça devait lui rappeler sa bibliothèque à Versailles. Le connaissant, je crois que c’est le seul endroit où il se sentait chez lui... Le roi a saisi le petit livre de l’école pour jeunes filles nobles désargentées fondée à Saint-Cyr par Madame de Maintenon. La Montespan aurait été mesquine de glisser la malédiction dans ce livre précisément ! Imprimé en 1711. Elle était déjà morte... Là, nous avons tous entendu la petite voix de Françoise-Charlotte, la nièce de Madame de Maintenon. Sa Majesté et moi l’avons rejointe dans l’aile est. Le pauvre Louis XVI suait à grosses gouttes dans son manteau !
Dans le salon du Maréchal de Noailles, Françoise-Charlotte est peinte enfant, aux pieds de sa tante. C’est elle qui a épousé un Noailles et hérité le château. Aux côtés du roi, j’ai vu la petite regarder le clavecin flamand. Elle a étiré le cou et sa tête est sortie du tableau pour scruter sous le couvercle. Pas d’objet maudit, juste le décor peint de l’Enlèvement d’Europe que j’adore. Elle a lâché la main de sa tante, et a foncé dans l’antichambre, le roi sur ses talons. Ils ont palpé les murs couverts de cuir de Malines. Ils m’ont dit chercher une bosse pouvant trahir un objet caché sous le cuir. Rien. Dans la chambre, l’enfant a sauté la balustrade. Avec son manteau, Sa Majesté aurait été bien incapable d’en faire autant... Sous les draps du lit : rien. Même conclusion dans l’oratoire accolé à la chambre.
Comme mes secrets compagnons, j’ai ouvert des tiroirs et même soulevé des lattes du parquet Louis XIV. En vain. Quelques jours après, nous avons organisé une nocturne au château. On a allumé les bougies du lustre du grand salon. L’une d’elles a étrangement crépité. À part moi, personne n’a vu le clin d’œil que Louis XVI m’a fait. Mais quand les visiteurs sont partis, lui et moi avons annoncé à Alice que nous avions enfin trouvé l’objet maudit... et j’ai bien vite changé les bougies !
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